Michel Giesi: réflexions d’un photographe sur sa création

photo: Michel Giesi

Dans un précédent article, j’ai partagé ma passion avec vous: la photographie. Cette fois-là, je l’avais associée à un autre de mes passe-temps qui est la recherche. En effet, après avoir dévoré les informations trouvées sur un grand nombre de sites internet et de livres, je vous avais proposé une petite synthèse de ce qui, à mon avis, définit le mieux la photographie, et surtout le regard contemporain. Néanmoins, je souhaiterais maintenant vous présenter, chers lecteurs, un exemple plus concret de cette fameuse notion de « photographie contemporaine ».

C’est pourquoi j’ai pris contact avec un photographe, Michel Giesi, qui a accepté de répondre à mes questions sur sa propre vision de la photo. Il nous explique toute la richesse de la démarche du photographe, ainsi que la manière dont se forment des connexions entre des sources d’inspiration extérieures et un cliché final. J’espère donc que cette petite conversation vous plaira tout autant qu’il m’a plu de l’entretenir.

 

Camäléon : Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Michel Giesi :

État civil :

Michel GIESI, né le 02/12/1952 à Sarreguemines, Moselle.

Père de deux garçons et grand-père depuis deux ans.

J’ai été enseignant en lycée et en centre de formation d’apprentis (niveau baccalauréat et BTS).

Je vis près de Strasbourg, à Mittelhausen plus précisément.

 

Camäléon : Quand et comment avez-vous découvert la photographie?

Michel Giesi : Je l’ai découverte vers l’âge de 15 ans. Je crois que c’est la magique apparition d’une image sur un papier plongé dans un bac qui m’a donné l’envie de photographier. Nous étions trois amis à nous enthousiasmer et à échanger. Deux d’entre-nous sont partis à Paris pour faire de la photo leur métier.

Je n’ai pas choisi cette voie, mais régulièrement je partais les rejoindre et travailler avec eux dans les studios photo où ils exerçaient.

Aujourd’hui, je photographie encore un peu en argentique, mais le numérique est majoritaire… pour l’instant.

 

Camäléon : Quel rôle la photographie joue-t-elle dans votre vie ?

Michel Giesi : Essayons de faire simple. La photo est, bien sûr, un mode d’expression. De quoi ? De la perception du monde. Elle nous permet de prélever un espace-temps en le saisissant sans l’arrêter.

Photographier est une manière de voir le monde, de l’observer et d’y participer. De le penser aussi. C’est encore l’expression d’une volonté d’enrichir sa propre solitude en la tenant ouverte. Alors, donner à voir ses images devient une proposition de partage. Une invitation. Un pont jeté entre nos rives qui ne demande qu’à être franchi. Ce site aussi parce que ce qui n’est pas donné est perdu. C’est ce que dit la page d’accueil de mon site: www.michelgiesi.fr. C’est aussi pourquoi je fais de temps en temps une exposition.

La photographie est aussi un divertissement. Il faut prendre ce mot avec le sens que Pascal lui a donné, pour éviter un grossier raccourci. Pour Pascal, l’homme cherche à se divertir de sa condition de mortel (loisir, fête, sexe etc.) Il y a donc un lien étroit entre l’art et la mort.

La création est un de ces “divertissements”. Je cite Pascal ci-dessous afin qu’on comprenne mieux : « Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés pour se rendre heureux de n’y point penser » (Blaise Pascal, Les Pensées). Notre condition de mortel serait alors la grande inspiratrice.

Camäléon :Quand et comment avez-vous découvert votre domaine/votre style de photos actuel ? Comment le définiriez-vous ?

Michel Giesi : Dans un premier temps, et longtemps, j’ai photographié le monde tel que je le voyais c’est-à-dire avec mon regard. C’est le prélèvement de l’espace-temps évoqué ci-dessus.

C’est encore d’actualité, comme on peut le voir sur mon site, au travers de la photo intitulée: “Silences ajourés” ou “Schaufensterpuppen”.

Schaufensterpuppen (photo: Michel Giesi)

L’objet de cette photo réside dans le contraste entre l’intérieur de la vitrine et l’extérieur. D’un côté trône la richesse (les vêtements luxueux portés par les mannequins). Et de l’autre, si proche pourtant, la pauvreté (la femme mendiante). J’essaye de privilégier une histoire tout en étant attentif à l’esthétique de l’image.

L’esthétique parfois m’obsède, et le travail doit alors être particulièrement soigné.

7 feux follets (photo: Michel Giesi)

De plus en plus je réalise des scènes, dans mon petit studio ou ailleurs. Il y a donc une longue préparation. En amont de la photo je réfléchis, prépare, compose. La photo n’est que le dernier acte d’un long préalable.

La table du poète (photo: Michel Giesi)

Pour “comprendre” cette photo, il faut avoir lu un texte de Rainer Maria Rilke et un poème de Verlaine (N.D.L.R.: l’extrait et le poème sont à retrouver en bas de page). L’image devient alors une sorte d’incarnation. Le texte que l’on voit dans la photo a été écrit par un ami souffrant d’un cancer qui pourrait bien l’emporter. J’ai réalisé moi-même la rose de papier à partir de l’intégrale du texte de Rilke sorti de mon imprimante. Les notes de musique ? J’ai été inspiré par le premier vers du poème de Verlaine.

 

Merci beaucoup à Michel Giesi pour ce témoignage profond sur son travail. Ne manquez pas d’aller découvrir son site (www.michelgiesi.fr), et peut-être de vous laisser inspirer par sa sensibilité et sa passion. A bientôt sur Camäléon !

 

 

Textes cités par M. Giesi :

« Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas (c’était une joie faite pour un autre), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles, – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs eux-mêmes ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers. »

 

Rainer Maria RILKE (extrait de Les cahiers de Malte Laurids Brigge, 1919)

 

 

Art poétique

De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l’Impair
Plus vague et plus soluble dans l’air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

Il faut aussi que tu n’ailles point
Choisir tes mots sans quelque méprise
Rien de plus cher que la chanson grise
Où l’Indécis au Précis se joint.

C’est des beaux yeux derrière des voiles
C’est le grand jour tremblant de midi,
C’est par un ciel d’automne attiédi
Le bleu fouillis des claires étoiles !

Car nous voulons la Nuance encor,
Pas la Couleur, rien que la nuance !
Oh ! la nuance seule fiance
Le rêve au rêve et la flûte au cor !

Fuis du plus loin la Pointe assassine,
L’Esprit cruel et le Rire impur,
Qui font pleurer les yeux de l’Azur
Et tout cet ail de basse cuisine !

Prends l’éloquence et tords-lui son cou !
Tu feras bien, en train d’énergie,
De rendre un peu la Rime assagie.
Si l’on n’y veille, elle ira jusqu’où ?

Ô qui dira les torts de la Rime ?
Quel enfant sourd ou quel nègre fou
Nous a forgé ce bijou d’un sou
Qui sonne creux et faux sous la lime ?

De la musique encore et toujours !
Que ton vers soit la chose envolée
Qu’on sent qui fuit d’une âme en allée
Vers d’autres cieux à d’autres amours.

Que ton vers soit la bonne aventure
Eparse au vent crispé du matin
Qui va fleurant la menthe et le thym…
Et tout le reste est littérature.

 

Paul Verlaine (1882)

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