Camäléon

Le journal en ligne des élèves du Lycée Franco-Allemand de Sarrebruck

« Bien encadrée, l’IA peut devenir un puissant outil d’apprentissage ». Interview d’Audrey Miller, Directrice générale de l’Ecole branchée

Comme tout le monde peut le constater, l’intelligence articifielle occupe actuellement une place de plus en plus importante au sein de l’école. Pour avoir plus d’informations sur le rôle qu’elle joue, son potentiel et ses dangers, j’ai décidé d’interviewer Audrey Miller, Directrice générale et éditrice de L’École branchée, média canadien en ligne sur l’innovation pédagogique et la littératie numérique.

Photo : Audrey Miller – Ecolebranchee-2025

Camäléon : Mme Miller, en France, « d’après le ministère de l’Éducation nationale, la quasi-totalité des élèves utilise ChatGPT, alors que 20% des enseignants auraient recours à l’IA » (reportage de LFI du 21/11/25). Qu’en est-il au Canada ?

Audrey Miller : Selon cette étude canadienne publiée en octobre 2025, environ 73 % des étudiants (du primaire à l’université) utiliseraient l’IA. Il faut dire qu’au Canada, il y a 10 provinces et 3 territoires… ce qui fait 13 ministères de l’Éducation avec 13 programmes et politiques différentes, donc ces données sont sans doute approximatives !

Camäléon : Comment expliquer, selon vous, cet engouement ?

Audrey Miller : Plusieurs facteurs expliquent l’enthousiasme des élèves. Il s’agit d’une part de l’accessibilité et de la rapidité de l’IA qui donne des explications en langage simple, en tout temps, sans jugement, ce qui la rend très attrayante pour débloquer une difficulté ponctuelle. D’autre part, elle est perçue comme très efficace. Une majorité d’élèves qui utilisent l’IA estiment qu’elle améliore la qualité de leurs travaux, même si beaucoup reconnaissent en parallèle qu’ils apprennent ou retiennent moins.

Chez les enseignants, l’intérêt augmente aussi, mais avec prudence : certains expérimentent l’IA comme tuteur, exemple de texte ou générateur de matériel, tandis qu’un grand nombre réclame du soutien pour l’intégrer de façon éthique et pédagogique.

Camäléon : En quoi l’IA peut-elle aider les élèves à progresser ?

Audrey Miller : Bien encadrée, l’IA peut devenir un puissant outil d’apprentissage. En raison de sa rétroaction et de ses explications personnalisées, elle peut jouer le rôle d’accompagnateur qui reformule une notion, propose des exemples gradués, suggère des pistes de révision ou d’amélioration d’un texte, des quiz de révision, etc. Bref, une aide et une rétroaction rapides.

Permettant le développement de compétences transversales, elle est aussi utilisée comme « brouillon intelligent », elle peut soutenir la planification, la clarification des consignes, la recherche d’idées et la préparation de débats, à condition que l’élève soit amené à vérifier, nuancer et critiquer les réponses. C’est beau en théorie, mais sans doute pas toujours simple en pratique !

Je suis convaincue que l’IA peut aussi servir de levier pour développer la culture numérique, l’esprit critique et la citoyenneté (p. ex. analyser des biais, discuter de l’éthique et de la fiabilité des sources), ce qui rejoint les visées des programmes éducatifs actuels.

Camäléon : En quoi l’utilisation de l’IA peut-elle présenter un danger pour les élèves ?

Audrey Miller : Les risques sont réels lorsqu’il n’y a ni balises ni accompagnement, ou balises trop strictes ! Elle peut atrophier la pensée critique et l’effort : près de la moitié des élèves qui utilisent l’IA disent que leurs habiletés de pensée critique se sont détériorées, et beaucoup reconnaissent s’en servir pour éviter de réfléchir ou de lire des textes plus longs. Avouons que ça nous arrive aussi parfois comme adultes de prendre des raccourcis ! Par ailleurs, elle est source de dépendance, d’erreurs et peut porter atteinte à l’intégrité : se servir de l’IA pour générer des parties ou la totalité d’un travail expose aussi à des réponses inexactes ou inventées. Et le plagiat devient si facile…  S’ajoutent des enjeux de confidentialité (partage de données personnelles ou de travaux d’élèves dans des outils commerciaux) et de reproduction de biais (contenus stéréotypés, perspectives limitées) qui exigent un encadrement clair des établissements.

L’éducation est devant un dilemme et ne peut absolument  pas fermer les yeux ou se contenter d’interdire. Les enjeux sont si grands.

Camäléon : Quelles sont les questions les plus fréquemment posées par les élèves à l’IA ?

Audrey Miller : De notre expérience – sachant que nous travaillons uniquement avec le personnel scolaire et non les élèves, les grands thèmes de questions adressées à l’IA par les élèves sont assez constants. On peut les classer en deux grands groupes :

  • « Fais mon travail » : demandes de rédaction d’essais, de résumés d’œuvres, de résolution d’exercices ou de génération de plans de travaux, souvent pour gagner du temps.
  • « Explique-moi / aide-moi à choisir » : explications de concepts difficiles, conseils d’étude, préparation d’examens, choix de programme d’études, comparaison de collèges ou d’universités, questions sur les coûts, bourses et conditions d’admission.

À côté de cela, les élèves posent aussi des questions plus existentielles ou liées à la gestion du stress scolaire, ce qui ouvre la porte à des usages qui dépassent le strict soutien académique.

Camäléon : Comment voyez-vous l’évolution de l’enseignement dans les années à venir : est-ce que l’IA remplacera le personnel enseignant ?

Audrey Miller : Les recherches et les positions institutionnelles au Canada convergent pour dire que l’IA va transformer l’enseignement, mais ne remplacera pas le personnel enseignant. Elle risque plutôt de modifier le rôle : moins de temps consacré à certaines tâches répétitives (préparation de matériel, correction/rétroaction, différenciation pédagogique) et davantage à l’accompagnement, à l’animation de discussions, aux activités orales et aux évaluations en présence qui valorisent la pensée critique et mettent l’accent sur la qualité des relations humaines.

Dans un horizon de quelques années, je souhaite que l’enseignement au Québec évolue vers des politiques explicites d’usage de l’IA dans les écoles et centres de services scolaires, des activités où l’IA est utilisée ouvertement comme outil, mais dans un cadre de co-création, de vérification et de réflexion éthique et une valorisation des tâches que l’IA ne fait pas bien : relation éducative, observation fine des élèves, différenciation, construction de sens en lien avec la culture et la société québécoises et canadiennes.

Camäléon : Mme Miller, je vous remercie d’avoir pris le temps de répondre avec tant de précision. Votre analyse et vos explications vont, à coup sûr, contribuer à élargir l’horizon de nos lectrices et lecteurs.

Maryam Ied

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